Vechoëvus, légende de Cornouaille

Genre
Poésie
Langue
Français
Source
Paris, Didier et Cie Libraires, 1882
Transcription
Sébastien Marineau
Dans le même ouvrage :

C’était le temps où Pol, sur les mers orageuses,
Ouvrait aux vents du ciel ses voiles courageuses.
Il avait baptisé l’île de la Terreur (1).
La vaillante Bretagne était abandonnée
Au lâche Hoël ; Jova régnait en Domnonée,
Hormisdas était pape et Justin empereur.

Et vers le même temps, Dieu, la nuit, dans un songe,
Dit à Vechoëvus : « Le père du mensonge
« Tient le pays d’Arvor sous son sceptre de fer ;
« Va porter aux Bretons la croix et l’Évangile ;
« Va, comme Pol, briser les idoles d’argile,
« Fais succéder le Christ aux dieux nés de l’enfer. »

Quand il eut entendu qu’on lui parlait dans l’ombre,
Quittant l’archevêché d’Armacan, palais sombre,
Sans suite, sans argent, sans nef, sans matelots,
Vechoëvus, pasteur et primat d’Hybernie,
Se rendit sur les bords de la mer infinie,
Et s’écria : « Seigneur ! guidez-moi sur les flots ! »

Puis il escalada la crête horrible et nue
D’un rocher dont le front se cachait dans la nue,
Et dont le pied plongeait au fond d’un gouffre noir :
Les cormorans affreux et les courlis rapides
Ouvraient sur ses sommets leurs ailes intrépides.
C’était un chauve écueil qui faisait peur à voir.

L’homme de Dieu, les mains jointes sur la poitrine,
Dominant de la voix la rafale marine,
Dit : « Que le Saint-Esprit descende jusqu’à moi ;
« La foi qui vient d’en haut fait marcher la montagne.
« Rocher ! transporte-moi sur mer jusqu’en Bretagne ;
« C’est le Christ qui le veut, rocher; dépêche-toi ! »

Et l’effrayant récif ébranlant ses racines,
frissonna tout entier ; les falaises voisines
Avec étonnement le virent s’arracher
Des grèves d’Eïrinn, vieilles comme le monde,
Et disparaître, au loin, porté sur l’eau profonde,
Obéissant vaisseau d’un céleste rocher.

Bientôt dans l’horizon, à demi, sous la brume,
La plage de Penmarc’h parut, blanche d’écume.
Vechoëvus prit pied sur le sol de granit.
Alors le grand rocher, regrettant ses rivages,
Retourna, bondissant, vers les îles sauvages,
Comme un oiseau de mer qui regagne son nid.

— NOTES —

(1) L’île d’Ouessant