le Kreisker

Genre
Poésie
Langue
Français
Source
Paris, Didier et Cie Libraires, 1882
Transcription
Sébastien Marineau
Dans le même ouvrage :

Si un ange descendait du ciel, il poserait le pied sur le Kreïsker avant de s’arrêter sur la terre d’Armorique. 
               Ozanam

Avec sa cathédrale aux ogives gothiques,
Kemper a conservé des souvenirs antiques
Qui nous sont toujours chers et que nous respectons :
Ses vieux saints ont bravé les coups du temps qui passe
Et le bon roi Grallon, suspendu dans l’espace,
Comme autrefois y règne encor sur les Bretons.

Penmarc’h, bourg de pêcheurs, a sa ville inconnue,
Dont nulle mention ne nous est parvenue
Autre que les débris qui prouvent sa splendeur ;
Penmarc’h a ses rochers et sa Torche effrayante,
Trou béant et maudit dont une eau tournoyante
Cache aux yeux stupéfaits l’énorme profondeur.

Plogoff, où la mer gronde avec des bruits sauvages,
A la sublime horreur de ses mornes rivages
Et les récifs du Raz par les vents assiégés,
Et la sinistre baie où déferlent des vagues (1),
Qui roulent, nuit et jour, avec des plaintes vagues,
Un sable composé des os des naufragés.

La vieille île où le chœur des vierges fatidiques
Célébrait autrefois les fêtes druidiques.
Quand l’orage luttait, la nuit, avec les flots.
La vieille île de Seins a l’Océan pour elle,
Et dresse sur les eaux, comme une citadelle,
Ses remparts de brisants, effroi des matelots.

Douarnenez a sa grève, où le reflux dépose
Des valves qu’on prendrait pour des feuilles de rose.
Son beau golfe d’azur, uni comme un miroir,
Cache depuis longtemps une ville engloutie (2) ;
Le pêcheur, sur sa barque à dessein ralentie,
Lorsque le ciel est pur, se penche pour la voir.

Crozon entend, de loin, le tumulte des ondes
Dans le dédale obscur de ses grottes profondes,
Noirs palais dont les murs sont blancs d’un sel amer,
Et qui semblent construits par la main des génies ;
Voûtes où monte un chœur d’horribles harmonies.
Quand l’ouragan brutal y fait bondir la mer.

Castel-linn a son fleuve, et la haute montagne,
D’où l’oeil charmé découvre, au fond de la Bretagne,
Des sites imprévus dans l’horizon lointain.
Sainte Anne a sa fontaine en forme de chapelle,
Argol le Menez-Hom, vieux mont qui se rappelle
Avoir connu jadis l’ermite Corentin.

Hanvec a le Crannou, forêt lugubre et sombre,
Où l’on entend, l’hiver, les loups hurler dans l’ombre.
Au pied de ses coteaux l’un sur l’autre entassés,
Botmeur a des autels pour saint Michel, archange,
Et des marais stagnants où pleurent dans la fange,
Loin du ciel et de Dieu, de pauvres trépassés.

Les chrétiens de l’Arvor, des plus lointaines plages
Vont jusqu’à Rumengol dans leurs pèlerinages.
Le nom de cette église est symbolique et doux ;
Son eau guérit les corps et rend la grâce aux âmes ;
Le rosaire à la main, souvent de pauvres femmes
Font le tour de ses murs, trois fois, sur les genoux.

Landevennec possède une vieille abbaye,
Par la ronce grimpante à présent envahie ;
Une autre a ses débris au cap de Saint-Mathieu,
Et le vieux Trémazan, où poussent les bruyères,
Dresse à Kersaint ses murs percés de meurtrières,
Par lesquelles on voit briller l’Océan bleu.

Brest a son port de mer creusé dans la falaise,
Sa rade qui tiendrait cinq cents vaisseaux à l’aise,
Son château crénelé qu’illustrent de grands noms,
Son large pont de fer qui tourne dans l’espace
Et se sépare en deux quand un mât le dépasse,
Sa ceinture de forts où grondent les canons.

Saint-Renan a les blés ; Sizun a les abeilles ;
Saint-Jean, sur ses coteaux, a des fraises merveilles ;
Berrien, des rocs noirs qu’on ne peut arracher (3).
Une eau miraculeuse à Saint-Languy s’épanche ;
Guiclan montre de loin sa flèche aiguë et blanche,
Plouarzel, son menhir qu’on prend pour un clocher.

Ouessant, la grande île, en s’endormant, allume
Deux phares, sur ses bords que vient blanchir l’écume.
Là se trouvent, en mer, de périlleux chemins,
Des écueils redoutés des barques fugitives,
Et l’orageux Fromveur que les femmes craintives
Ne passent qu’en cachant leurs têtes dans leurs mains.

Le pieux Folgoat, où règne Notre-Dame,
Sur ses autels bénis a toujours quelque flamme.
Son jubé de granit, qui prête à l’oraison,
Offre aux yeux étonnés des sculptures exquises.
Du haut de son clocher, au loin, quarante églises
Apparaissent en cercle autour de l’horizon.

Roscoff a son figuier. La Roche a ses ruines.
Morlaix, en se jouant, jette entre deux collines
Un viaduc posé sur des piliers étroits.
Daoulas a la pierre étrange, où les apôtres,
Bizarrement serrés les uns contre les autres,
Dans le granit païen sont rangés trois à trois.

Huelgoat, pauvre bourg, dans le fond de sa mine,
Sépare l’argent pur du plomb qui le domine.
Saint-Herbot, ennemi des chemins réguliers,
Jette du haut d’un mont sa rivière limpide,
Et lui fait parcourir, bouillonnante et rapide,
Mille mètres de rocs posés en escaliers.

Carhaix, la triste ville, a son bronze héroïque ;
Dans son sol, où se cache encor la mosaïque,
César, au temps jadis, fit creuser neuf chemins.
Ces traces d’autrefois ne sont pas disparues,
Et la cité celtique a trouvé sous ses rues
Des tronçons d’aqueducs construits par les Romains.

Plougastel, sur les monts, est fier de son Calvaire,
Où l’artiste a taillé dans le granit sévère
Plus de deux cents acteurs pleins de verve et d’entrain.
Sur ce vieux monument qu’un grand respect protège,
Notre-Seigneur, à qui des Bretons font cortège,
Porte sa croix de pierre au son du tambourin.

    ***

Amis, vous connaissez nos villes de Bretagne.
Qu’elles couvrent la plaine ou la haute montagne,
Toutes ont à leurs pieds un flot joyeux et clair ;
Toutes ont des clochers ; toutes ont auprès d’elles
Des ruines, des croix, des couvents, des chapelles.
Mais Saint-Pol de Léon a pour lui le Kreïsker.

Saint-Pol a le Kreïsker, Saint-Pol a la merveille,
Là se dresse la tour qui n’a pas sa pareille ;
Massive sans lourdeur et haute sans effort.
La main qui l’éleva ne nous est pas connue.
Mais quand elle monta, légère, dans la nue,
Notre duc s’appelait Jean Quatre de Montfort.

Qui que tu sois, devant ton œuvre incomparable
L’esprit devient pensif et conçoit l’admirable ;
Qu’elle remonte au temps où régnaient les Tudor,
Qu’elle date des jours lointains du moyen âge
Qu’importe? Le Kreïsker orne le vieux rivage
Où près des flots mouvants germent les landiers d’or.

Soumise à ton pieux et sublime génie.
Ta main, que Dieu doua d’une grâce infinie,
Sur les pans inclinés du clocher solennel
Découpe à jour, avec d’étonnantes audaces,
Des feuillages, des fleurs, des trèfles, des rosaces
Que garde pour jamais le granit éternel !

Elle y suspend l’ogive à côté des sculptures,
Les ornements auprès des simples arcatures ;
Comme dans un tableau varié de couleurs,
Elle y mêle des arts différents l’un de l’autre.
Le style britannique y règne près du nôtre
Et le gothique anglais près du gothique en fleurs.

    ***

Pauvre artiste inconnu ! je t’admire et je t’aime !
Amis ! chantons toujours, amis ! chantons quand même.
Les morts ne sont pas sourds dans le fond du tombeau,
Quand un chant triomphal en leur honneur s’élève.
Gloire ! gloire à celui qui bâtit sur la grève
A l’Etoile des mers son clocher le plus beau !

Son chef-d’œuvre est entier : l’Armorique en est fière !
Beaucoup de monuments s’envolent en poussière.
Le sien brave le temps et se rit de ses coups ;
Le ciel a protégé son église chérie ;
Le moine cambrien (4) et la vierge Marie
La surveillent d’en haut et la gardent pour nous !

— NOTES —

(1) La baie des Trépassés.
(2) La ville d’Is.
(3) Kompezañ Brasparzh, diveinañ Berrien ha diradennañ Plouie, 
A zo tri zra imposubl da Doue,
Aplanir Braspars, arracher les rocs de Berrien et déraciner les fougères de Plouyé, sont trois choses impossibles, même à Dieu.
(4) Saint Pol.