l’Homme de fer

Genre
Poésie
Langue
Français
Source
Paris, Didier et Cie Libraires, 1882
Transcription
Sébastien Marineau
Dans le même ouvrage :

          Notre-Dame ! Notre-Dame !

En ce temps-là l’Arvor, où germent les lauriers,
Vit naître le plus grand de ses anciens guerriers.
Tout enfant, son humeur indomptable et hautaine
Avait laissé prévoir le futur capitaine
Qui ferait tout trembler sous son bras valeureux.
A quinze ans il était déjà la fleur des preux.

De sa lame d’acier tranchante et redoutable
Il ne jetait à bas qu’un ennemi notable,
Venu de quelque trône ou de quelque palais ;
Mais lorsqu’il combattait le fretin des Anglais,
Il réglait autrement le compte de son homme ;
L’adversaire tombait comme un bœuf qu’on assomme,
Abattu par la hache en fer des bûcherons,
Ou le marteau carré des rudes forgerons.

L’effroi se répandait parmi la valetaille,
Sitôt qu’elle avait vu bondir dans la bataille,
Comme un lion fougueux, le guerrier aux yeux verts ;
Jamais il ne donnait un seul coup de travers,
Son maillet ou sa hache au cri de : Notre Dame !
S’abaissait ; et sans plainte un homme rendait l’âme.
« Dieu ne m’a pas donné la grâce et la beauté ;
« Je suis laid, disait-il, mais je suis redouté.
« D’autres peuvent aller chanter auprès des belles,
« Je ne serai jamais bien accueilli par elles,
« Mais on a peur de moi, car je suis le plus fort,
« Et l’on sait que je viens toujours avec la mort.
« Mon cœur n’adore pas de maîtresse chérie,
« Je n’ai jamais servi que Madame Marie.
« Son beau nom, sur le cuir sombre de mon écu,
« Fleurit en lettres d’or. Chaque ennemi vaincu
« M’entend le lui crier avant le coup suprême.
« Je suis victorieux par la Vierge que j’aime.
« Les trente chevaliers vainqueurs à Josselin,
« Sont mes frères ; mon nom est Bertrand du Guesclin. »