Grallon le Grand et Corentin le Petit

Rumm
Barzhoniezh
Yezh
Galleg
Orin
Paris, Didier et Cie Libraires, 1882
Treuzskrivañ
Sébastien Marineau
En hevelep levr :

LÉGENDE DE CORNOUAILLES

                    …Caurintia den Doué 
          Petra allot hu da rei da leina d’ar Roué ? 
                    Corentin, homme de Dieu, 
          Qu’aurez-vous à donner au roi pour dîner ? 
                    Le P. Maunoir

Un jour, avec sa suite, aux forêts de l’Armor,
Se perdit en chassant le bon roi Grallon-Maur.

« Amis, dit-il, la nuit va tomber, et je doute
« Qu’on puisse désormais retrouver son chemin ;
« Restons jusqu’à l’aurore en ces lieux, et demain
« Quelqu’un nous montrera la véritable route.

« Seigneur, lui répondit un de ses courtisans,
« Par là-bas vont passer, je crois, des paysans.
« Une cloche a sonné dans les champs de Bretagne,
« Les bergers attardés ramènent leurs troupeaux ;
« C’est l’heure, nous touchons au moment du repos,
« Et la première étoile a lui sur la montagne ;
« Allons vers cet endroit d’où le son est venu. »

Toute la cour, suivant un sentier inconnu,
Parvint au Menez-Hom, vieille montagne austère.
A sa base, en ce temps la forêt de Nevet,
Sous ses chênes, cachait l’ermitage où vivait
Corentin, l’angélique et pauvre solitaire.

A cette heure il sonnait la prière du soir ;
Le bon roi des Bretons près de lui vint s’asseoir :

« Saint homme, lui dit-il, notre route est perdue,
« Depuis le chant du coq la faim nous fait souffrir ;
« Peut-être, au nom du Christ, pourras-tu nous offrir,
« Cette aumône du corps si longtemps attendue ? »

« Seigneur, dit Corentin, je ne possède rien,
« Mais cependant, pourvu que Dieu le veuille bien,
« Votre heure de repas désormais est prochaine.
« Que deux des serviteurs de la suite du roi,
« Prenant leurs cruches d’or, se rendent avec moi
« Jusqu’à cette eau qui coule au pied noueux d’un chêne. »

Quand ils eurent gagné le limpide ruisseau,
L’ermite leur montra, nageant au bord de l’eau,
Son poisson merveilleux, précieuse ressource,
Dont le couteau tranchait un morceau tous les jours,
Et qui le lendemain se retrouvait toujours
Intact et bien portant dans le fond de la source.

Le saint prit la moitié de son petit poisson,
Et l’onde du ruisseau, triste et fade boisson.
Emplit les cruches d’or de Grallon de Bretagne.
Ensuite, à l’ermitage, ils revinrent tous trois,
Et sous l’azur du soir, le meilleur de nos rois
Se mit à table, au pied de la haute montagne.

Corentin étendit la main sur le repas,
En invoquant Celui qui ne nous trompe pas ;
Et quand il eut fini de prier dans son âme,
Les deux grands vases d’or, par le secours divin,
Au lieu d’eau de fontaine, étaient remplis d’un vin,
Aussi doux que le miel, aussi chaud que la flamme.

En même temps le roi commençait à manger
Un morceau du poisson ; mais, pour le partager,
Toutes les mains bientôt cessèrent d’être oisives ;
Chacun en retrouvait quand il n’en avait plus,
Comme autrefois les pains qu’avait bénis Jésus,
Il se multipliait au désir des convives.

« Corentin, dit Grallon, n’as-tu pas entendu
« Dire que notre Maître, un jour, a défendu
« Que jamais le boisseau recouvrît la lumière ?
« Tu sais bien qu’autrefois c’est ce qu’il a prêché.
« Viens avec moi. Kemper sera ton évêché,
« Laisse ta forêt sombre et ton humble chaumière. »

C’est ainsi qu’en sortant d’un mystique festin,
Grallon le Grand, jadis, promit, à Corentin,
La crosse d’or, la mitre et la croix pastorales.
L’ermite fut sacré par saint Martin de Tours ;
Depuis il n’est pas mort ; nos saints restent toujours
Parmi nous. Allez voir nos vieilles cathédrales !