le Coutelas

Rumm
Barzhoniezh
Yezh
Galleg
Orin
Paris, Didier et Cie Libraires, 1882
Treuzskrivañ
Sébastien Marineau
En hevelep levr :

LÉGENDE DU PAYS DE VANNES

C’est la merveilleuse mort de saint Bieuzy… 
              E. Souvestre

Bieuzy priant à l’autel,
Un seigneur de très haut parage
Vint à l’église, fou de rage,
Pour lui porter le coup mortel.
L’homme de Dieu, d’une voix lente,
Finit l’office commencé ;

Le couteau restait enfoncé
Dans sa tête ouverte et sanglante !

La messe achevée, il marcha
Vers la chaire d’un pas agile ;
Il prit un texte d’évangile
Et, comme toujours, il toucha
Par sa parole consolante,
Le peuple autour de lui pressé ;

Le couteau restait enfoncé
Dans sa tête ouverte et sanglante !

Il voulut, avant le trépas,
Aller voir dans son monastère
Gildas, religieux austère.
La foule, attachée à ses pas,
Le suivit, grave et vigilante ;
Le saint marchait le front baissé ;

Le couteau restait enfoncé
Dans sa tête ouverte et sanglante !

La nuit qui les prit en chemin
Dans une chapelle inconnue
Se passa. L’aurore venue,
Saint Bieuzy, le lendemain,
Près de la mer étincelante
Arrêta son peuple lassé ;

Le couteau restait enfoncé
Dans sa tête ouverte et sanglante !

Des barques attendaient sur l’eau :
Les bateliers, hommes étranges,
Ressemblaient plutôt à des anges.
Quand Bieuzy fut en bateau
La tempête, sombre et hurlante,
Descendit du ciel courroucé ;

Le couteau restait enfoncé
Dans sa tête ouverte et sanglante !

Mais on dit que les flots en vain
Bondirent écumants de rage.
Les nefs surmontèrent l’orage,
Et, grâce au cortège divin,
Dans la rafale violente,
Le saint fut mollement bercé ;

Le couteau restait enfoncé
Dans sa tête ouverte et sanglante !

Quand la flotte de fins voiliers
Eut mis les Bretons sur la grève,
Tous virent, comme dans un rêve,
Les bateaux et les bateliers
Couler sous la mer ondulante ;
Gildas reçut le saint blessé ;

Le couteau restait enfoncé
Dans sa tête ouverte et sanglante !

Gildas lui dit : « Je te bénis !
Entre dans la gloire divine ; »
Le saint, les mains sur la poitrine,
A tous ses enfants réunis
Dit : « Amen ! » d’une voix tremblante.
Son long martyre avait cessé ;

Le couteau restait enfoncé
Dans sa tête ouverte et sanglante !