le Combat des Trente

Genre
Poésie
Langue
Français
Source
Paris, Didier et Cie Libraires, 1882
Transcription
Sébastien Marineau
Dans le même ouvrage :

               Mar ’teuz sec’hed, paotr, ev da wad !
               Si tu as soif, ami, bois ton sang !
                                             Barzhaz-Breizh

               I
Amis, lorsque parfois vos distraites pensées
S’arrêtent un instant aux époques passées,
Quand vous vous souvenez des exploits du vieux temps,
N’admirez-vous jamais nos anciens combattants,
Races des jours éteints, solides et guerrières,
Qui luttaient et mouraient en disant des prières ?

Humbles dans la victoire et fiers dans le trépas,
Ces hommes disparus, alors, ne savaient pas
Se frapper, comme nous, de loin, sans crier gare ;
Lorsqu’on était entré gaîment dans la bagarre,
Si l’on s’entre-tuait, c’était de bonne foi,
Dieu travaillant pour tous, comme chacun pour soi.
De tels combats laissaient moins de faveur aux traîtres ;
C’étaient les plus vaillants qui demeuraient les maîtres.

               II
Ecoutez donc, comment, dans un duel à mort,
Jehan de Beaumanoir, bon chevalier d’Armor,
Avec trente Bretons, résolut de combattre
Trente soldats anglais du parti de Jean Quatre.

Jehan de Beaumanoir voulait être vainqueur ;
Il avait trop souvent senti pleurer son cœur,
Son cœur de fer, devant des scènes lamentables,
Par exemple, en voyant les Anglais détestables
Conduire des Bretons deux par deux attachés,
Comme vaches et bœufs que l’on mène aux marchés.
Il avait grand’pitié de voir charger de chaînes
Les fils indépendants de la Terre des chênes.
Il alla donc un jour provoquer leur bourreau,
Le chef anglais, Bembrough, la Tête de Blaireau.

« Chevalier, lui dit-il, chevalier d’Angleterre,
« Les pauvres laboureurs qui retournent la terre
« Y récoltent pour nous les vins et les froments.
« Pourquoi leur causes-tu tant d’injustes tourments ?
« S’ils ne travaillaient pas, nous, fils de nobles races,
« Nous devrions tenir la charrue à leurs places,
« Et savoir endurer, comme eux, la pauvreté.
« Chevalier, ta conduite est une lâcheté ! »

La Tête de Blaireau reprit : « Je te propose,
« Jehan de Beaumanoir, de parler d’autre chose ;
« Les Anglais régneront puisqu’ils sont les plus forts. »

« Et moi je te propose un combat corps à corps,
« Dit Beaumanoir : Brisons les entretiens futiles,
« Pourquoi perdre le temps en discours inutiles ?
« Tes bravades, Bembrough, n’aboutissent à rien ;
« Ceux qui parlent le plus agissent le moins bien ;
« Choisissons, si tu veux, le lieu, le jour et l’heure,
« Il faudra que chacun fasse mourir ou meure.
« Viens avec trente Anglais, j’aurai trente Bretons,
« Et nous te ferons voir comment nous nous battons. »

               III
Le jour venu, la fleur de la chevalerie.
Aux noms du roi Jésus et de sainte Marie,
Rejoignit, dans un pré du bourg de Josselin,
Bembrough et ses soldats protégés par Merlin.

Mais les Bretons, avant d’aller rompre des têtes,
Sachant que saint Kado, pour ces sortes de fêtes,
Est le meilleur patron que l’on puisse prier,
Lui chantèrent en chœur un cantique guerrier :

               IV
« Saint Kado, patron de Bretagne,
« Donnez le triomphe aux Bretons
« Sur l’Angleterre et l’Allemagne,
« Sur tous ceux que nous détestons ;
« Que votre bras nous accompagne
« Pour abattre Anglais et Teutons.
« Saint Kado, patron de Bretagne,
« Donnez le triomphe aux Bretons !

« Si notre foi n’est pas trompée,
« Nous faisons le vœu solennel
« De vous octroyer une épée
« Comme n’en a personne au ciel ;
« Sa lame d’acier bien trempée
« Scintillera sur votre autel !

« Si les loups après la battue
« Tombent dans nos champs glorieux,
« Bon saint Kado, votre statue
« Fera les délices des yeux,
« D’une cotte d’or bien vêtue
« Et d’un manteau d’azur soyeux !

« Saint Kado, patron de Bretagne,
« Donnez le triomphe aux Bretons,
« Sur l’Angleterre et l’Allemagne,
« Sur tous ceux que nous détestons ;
« Que votre bras nous accompagne
« Pour abattre Anglais et Teutons.
« Donnez le triomphe aux Bretons,
« Saint Kado, patron de Bretagne ! »

               V
« Marchons au nom du Christ, chevaliers valeureux !
« Si Bembrough, consultant des livres dangereux,
« A su par les sorciers qu’il aurait la victoire,
« Nous, chrétiens, ce n’est pas dans le fond d’un grimoire
« Que nous allons chercher le sort de nos combats :
« En avant ! et jetons chacun notre homme à bas !
« La force, nous l’avons dans le bras et dans l’âme,
« Ayant prié Jésus, les saints et Notre-Dame !
« En avant ! En avant ! » Et trente chevaliers
Serraient trente ennemis en combats singuliers ;
Et pendant cette lutte étrange et surhumaine,
Nul, dans les deux partis, ne songeait à sa peine.
Les énormes marteaux, entrechoqués dans l’air,
Forgeaient et reforgeaient les cuirasses de fer.
Les haches y faisaient d’effrayantes entailles ;
Les bons glaives d’acier, trempés pour les batailles,
Tous ensemble, sortis de leurs pesants fourreaux,
S’entremêlaient, pareils aux cornes des taureaux.
C’est ainsi que, pendant une demi-journée,
La besogne, là-bas, en Arvor fut menée.

               VI
Or, au milieu du jour et pendant que les preux
Donnaient trêve un instant à leurs coups vigoureux,
Le brave Beaumanoir près de lui crut entendre
Les supplications d’une voix jeune et tendre.
Il reconnut Geoffroy, le bel adolescent :

« Seigneur de Beaumanoir, que le Dieu tout-puissant
« Daigne nous protéger et nous venir en aide,
« Si mieux il n’aime voir que la Bretagne cède.
« Deux sont morts et cinq pris. Faudra-t-il donc plier ?
« Pourquoi ne suis-je pas aussi, moi, chevalier !
« Comme mes premiers coups montreraient mon courage. »

Jehan lui répondit : « Commence ton ouvrage
« A l’instant, beau doux fils ; mets-toi donc à genoux,
« Je te fais chevalier ; viens combattre avec nous ;
« Ton aïeul fut croisé, viens, Geoffroy de la Roche,
« Viens et sois, comme lui, sans peur et sans reproche. »

               VII
Et la lutte reprit ; et les hommes de fer
Poussaient des hurlements affreux, comme la mer.
Et ce n’étaient que bruits d’armures déchirées
Sous l’horrible tranchant des haches acérées.
Et la pesante faux de l’Anglais Clamaban
Ne faisait pas trembler Guillaume Montauban,
Et d’un bras de géant Charruel de Bretagne
Frappait et refrappait sur Croquart d’Allemagne.
Et malgré le maillet d’acier de Belliford,
Le bon Tinteniac demeurait le plus fort.

               VIII
Oh ! qui nous décrira de telles épopées ?
Hommes des temps passés, dont les rudes épées
Ne cessaient leur travail qu’au moment de la mort,
Indomptables soldats, guerriers du vieil Armor,
Qui n’aimiez que les camps et que les oratoires,
Revenez, revenez nous dire vos histoires.
Quelques-uns d’entre vous au pied des arbres verts
Sommeillent pour toujours, de gazons recouverts.
D’autres dorment au fond d’une église gothique.
Sortez pour un instant, les uns du chêne antique,
Les autres du caveau de pierre, triste et noir :
Sur le champ de l’honneur montrez-nous Beaumanoir,
Affaibli par le jeûne austère du carême,
Et dévoré de soif sous la chaleur extrême ;

Montrez-nous le héros qui lui dit en passant :
« Pour étancher ta soif, Beaumanoir , bois ton sang ! »
Montrez-nous les Bretons de la grande journée,
Revenant triomphants de la lutte acharnée,
Chantant avant le choc, après, chantant encor
Sous leurs casques de fer fleuris de genêts d’or.

               IX
Amis, lorsque parfois vos distraites pensées
S’arrêtent un instant aux époques passées,
Quand vous vous souvenez des exploits du vieux temps,
N’admirez-vous jamais nos anciens combattants,
Races des jours éteints, solides et guerrières.
Qui luttaient et mouraient en disant des prières ?

Humbles dans la victoire et fiers dans le trépas,
Ces hommes disparus, alors, ne savaient pas
Se frapper, comme nous, de loin sans crier gare.
Lorsqu’on était entré gaîment dans la bagarre,
Si l’on s’entre-tuait, c’était de bonne foi,
Dieu travaillant pour tous comme chacun pour soi.