Magdalena

Rumm
Barzhoniezh
Yezh
Galleg
Orin
Paris, Didier et Cie Libraires, 1882
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Sébastien Marineau
En hevelep levr :

Ami, dis-moi ton mal : sur nos lointains rivages
Quelque secret souci lentement t’a rongé :
Te voilà revenu de nos grèves sauvages,
Dans tes rêves, depuis, tu demeures plongé.

As-tu vu, près de toi, sous les forêts fleuries,
Passer, sans dire mot l’ombre du vieux Merlin,
Ou des mortes laver de leurs mains amaigries
Des suaires, la nuit, à l’étang du moulin ?

Aurais-tu, quelque soir, dans de tristes ruines.
Entendu s’élever d’affreux gémissements
Et les âmes pleurer dans le fond des ravines,
Où l’impudique Ahès jetait tous ses amants ?

La lande de Carnac aux lueurs de la lune
T’aurait-elle montré ses apparitions ?
Autour de ses menhirs, souvent, dans la nuit brune,
Mille squelettes blancs font des processions.

As-tu vu, vers minuit, dans les Montagnes Noires
D’immobiles marais de flammes couronnés ?
Nous savons là-dessus de lugubres histoires ;
Ces feux livides sont des âmes de damnés.

Aurais-tu, quand la nuit partout répand ses ombres,
Trouvé l’horrible char redouté de l’Armor,
L’horrible char traîné par six grands chevaux sombres
Et que conduit le spectre effrayant de la mort ?

Est-ce un tableau charmant dont le songe te reste ?
Au coucher du soleil, par un soir pur et clair,
As-tu vu de Saint-Pol, dans le zénith céleste,
L’ange blanc d’Ozanam planer sur le Kreïsker ?

Ou sur les bords fleuris de quelque onde ignorée
S’asseoir la pauvre enfant, la petite Azénor,
Qui pleure en étalant sur sa robe dorée
Des bouquets de landiers comme elle habillés d’or ?

Ami, dis-moi ton mal : sur nos lointains rivages
Quelque secret souci lentement t’a rongé ;
Te voilà revenu de nos grèves sauvages,
Dans tes rêves, depuis, tu demeures plongé.

Non ! rien de tout cela n’occupe mes pensées :
Je n’ai pas vu Merlin venir à moi sans bruit,
Ni près d’un morne étang les pâles trépassées
Laver, en frissonnant, des suaires, la nuit.

Je n’ai pas entendu les voix du précipice
Ni celles du donjon. Mille squelettes blancs,
A Carnac, aux rayons d’une lune propice,
N’ont jamais fait fléchir mes genoux chancelants.

Je n’ai pas vu les eaux se couronner de flammes.
Conduite par l’Ankoù (1), fantôme au fouet de fer,
Je n’ai pas rencontré la charrette des âmes,
Ni la triste Azénor, ni l’ange du Kreïsker.

Non ! tout cela n’est pas la cause du mystère ;
Si mon cœur a perdu sa joie et son repos,
C’est que, dans un vallon charmant du Finistère,
J’ai vu Magdalena conduire ses troupeaux.

(1) La Mort ; littéralement l’Oubli.